Texte de Coline Zellal
Dans le roman de James Matthew Barrie, Peter Pan, lorsqu’il entend ses parents parler de son futur avec sérieux, s’empresse de fuir dans les jardins de Kensington pour aller vivre parmi les fées. Une conversation entre adultes suffit au jeune garçon pour comprendre que le temps passe, et que les émerveillements de l’enfance seront bien vite mis en péril.
Marie-Gabrielle Duc, elle aussi, a très vite eu conscience du caractère furtif de l’existence. C’est peut-être pourquoi son œuvre ne cesse de jouer et rejouer la naissance, ce premier d’entre tous les miracles, ce moment où les formes apparaissent et où les êtres entament leur voyage dans le monde. Comme de nombreux artistes avant elle, en particulier ceux des avant-gardes de la première moitié du XXe siècle, qui n’ont cessé d’explorer des sujets comme la croissance des végétaux ou l’embryogenèse, Marie-Gabrielle Duc travaille des thèmes qui la conduisent à danser sur la ligne de crête entre abstraction et figuration. Sur ses toiles, un magma de pétales, de tiges et de feuilles tourbillonne, dans un bouillonnement qui semble raconter la genèse des formes, lorsque celles-ci ne se sont pas encore figées dans un contour. De contours, ces lignes noires autoritaires qui dictent leur loi au sein de l’espace pictural, ces terribles frontières que l’enfant apprend très tôt à ne surtout pas dépasser, l’artiste n’en veut pas : ses œuvres disent l’énergie de la nature et parviennent miraculeusement à la contenir, sans pour autant la contraindre.
L’énergie, autre mot clé du travail de Marie-Gabrielle Duc. D’abord écrivaine, elle passe du noir et blanc de l’écriture, et de la solitude du travail de la plume, au jaillissement joyeux de la couleur. On est frappés, devant son emploi de l’acrylique non diluée, par la fulgurance de ses jaunes et de ses roses, par l’éclat de ses verts, par la profondeur plus grave de ses rouges et de ses bleus, un langage coloré qui dit avant tout l’élan que l’artiste imprime sur sa toile. Car peindre, c’est d’abord habiter son corps, le mettre en mouvement. Le couteau à la main, chargé d’une matière épaisse, l’artiste travaille sa toile à l’horizontale, posée sur le sol ; et alors que Jackson Pollock, photographié par Hans Namuth, semble danser autour de ses toiles, Marie-Gabrielle Duc dit qu’elle vole. Là encore, les fées opèrent : mais si Peter Pan a tôt fait de quitter Londres pour rejoindre le Pays Imaginaire, l’artiste ne s’enfuit pas. Sa peinture ne se cache pas au pays des fées : elle convoque les fées dans le monde réel. A ce titre, son travail est politique, au sens le plus noble du terme. Proche des artistes de la Figuration narrative, Marie-Gabrielle Duc n’oublie pas les dangers et les menaces du monde, les dérives des sociétés contemporaines où le contrôle enferme, écrase, déshumanise. Sur ce ciel bien sombre, ses fleurs explosent dans un feu d’artifice qui ressemble, en vérité, à un acte de résistance, à un effort constant pour dissiper les sombres nuages du chagrin et se tourner vers la lumière ; pour, au fin fond des hivers les plus rudes, continuer à croire aux invincibles printemps.
Enfin, si Peter Pan refuse de grandir, l’artiste semble plutôt prendre le parti de Proust et chérir « l’édifice immense du souvenir ». Ses fleurs ne sont pas seulement vues, croisées, admirées au détour d’un paysage ; Duc peint comme on se remémore. En cela, elle hérite évidemment des expérimentations d’une Joan Mitchell, dont les gestes font remonter, à la surface de la toile, ses souvenirs de nature et de musées. De Joan Mitchell, Marie-Gabrielle Duc garde aussi un dialogue subtil entre le motif et le fond, là où Janet Sobel, Pollock et tant d’autres faisaient le choix du all-over. Ses toiles blanches, comme ses supports transparents, rejouent l’idée vasarienne du tableau, fenêtre ouverte sur le monde, le monde intérieur de l’artiste comme celui, partagé, à l’échelle collective. Le travail de la mémoire fait perdre aux motifs de Marie-Gabrielle Duc de leur netteté, mais il renforce leur pouvoir magique : celui d’exprimer tout à la fois l’intimité d’une vie, d’un regard subjectif posé sur l’existence, et pour tous ceux qui contemplent ses fleurs, plus qu’une joie : un espoir et un scintillement.
