Pendant longtemps, la créativité a surtout été associée à l’art, à l’imagination ou au talent. Aujourd’hui, psychologues, neuroscientifiques et spécialistes de la santé mentale s’intéressent de plus en plus à une autre dimension : son rôle dans notre capacité à traverser les difficultés. Créer, écrire, dessiner, peindre, fabriquer, inventer… Ces gestes mobilisent bien davantage qu’une simple activité artistique. Ils permettent parfois de retrouver du sens, de reprendre prise sur une situation ou d’exprimer ce qui ne peut pas toujours être formulé autrement.
À une époque marquée par l’anxiété, l’accélération permanente et les crises multiples (sociales, sanitaires, émotionnelles) la créativité apparaît de plus en plus comme un véritable outil d’équilibre psychologique.
Résilience : un mot souvent simplifié
Le mot “résilience” est aujourd’hui omniprésent. Pourtant, plusieurs spécialistes rappellent qu’il ne désigne pas simplement le fait de “tenir bon”. Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, dont les travaux ont largement contribué à populariser cette notion, explique régulièrement que la résilience se construit grâce aux liens, à l’environnement, au récit personnel, à la culture et parfois à la création artistique.
Dans ses ouvrages, il insiste aussi sur un point important : la résilience n’est pas une qualité individuelle magique. Elle dépend souvent des espaces d’expression et des expériences qui permettent de reconstruire du sens après une difficulté.
Et c’est précisément là que la créativité intervient.
Les enfants, l’art et la résilience émotionnelle
Chez les enfants, cette question prend une dimension encore plus particulière. Les spécialistes de l’enfance observent depuis longtemps que les pratiques artistiques peuvent offrir un espace d’expression précieux lorsque certaines émotions restent difficiles à verbaliser.
Boris Cyrulnik rappelle d’ailleurs que la résilience chez l’enfant se construit souvent grâce à des “tuteurs de résilience” : des liens, des expériences, des environnements sécurisants, mais aussi des espaces où l’enfant peut imaginer, créer et transformer ce qu’il ressent.
Dessiner, peindre, modeler ou inventer une histoire permettent parfois de reprendre confiance, de retrouver une forme d’apaisement et de remettre du mouvement là où certaines émotions restent bloquées.
Pour de nombreux psychologues et art-thérapeutes, l’art devient alors bien plus qu’une activité créative : une manière pour l’enfant de construire progressivement son équilibre émotionnel et sa place dans le monde.
Le chercheur Mathieu Cassotti, professeur de psychologie du développement à l’Université Paris Cité et spécialiste de la créativité chez l’enfant, rappelait récemment sur France Culture que “le dessin, ce n’est pas simplement mettre quelque chose sur un papier : c’est organiser sa pensée”. Une manière de rappeler que les pratiques artistiques participent aussi à la construction cognitive, émotionnelle et intérieure de l’enfant.
Pourquoi la créativité joue un rôle important dans la santé mentale
Depuis plusieurs années, les recherches autour des pratiques artistiques et du bien-être psychologique se multiplient. En 2019, un vaste rapport de l’Organisation mondiale de la santé consacré aux liens entre arts et santé analysait plus de 900 publications scientifiques internationales. Le rapport souligne notamment les effets positifs des activités créatives sur la gestion du stress, l’attention, l’anxiété, l’expression émotionnelle, et le bien-être général.
Les neurosciences confirment également que les activités créatives mobilisent simultanément plusieurs zones du cerveau liées aux émotions, à la mémoire, au langage, à la motricité, et à la projection mentale.
Créer permet souvent de transformer une émotion diffuse en quelque chose de visible, de manipulable, parfois même de partageable.
La chercheuse américaine Brené Brown, spécialiste des questions de vulnérabilité, d’émotions et de relations humaines, évoque régulièrement l’importance de la créativité comme espace d’expression et de reconstruction personnelle : “Unused creativity is not benign.” – “Une créativité inexprimée n’est jamais anodine.”
Pour elle, la créativité ne concerne pas uniquement les artistes : elle constitue une manière fondamentale de traiter les émotions et de donner du sens à l’expérience humaine.
Quand les artistes transforment les épreuves en création
L’histoire de l’art est traversée par cette idée : créer peut devenir une manière de traverser les crises personnelles, physiques ou psychologiques. L’exemple le plus connu reste sans doute celui de Frida Kahlo, dont l’histoire a récemment été largement popularisée par le film avec Salma Hayek. Marquée toute sa vie par la douleur physique après un grave accident, Frida Kahlo a trouvé dans la peinture une manière de s’exprimer, de transformer ses souffrances en création et, très certainement, de survivre à certaines épreuves.
Parmi les artistes encore en activité aujourd’hui, Yayoi Kusama explique aussi depuis des années que la création artistique a joué un rôle essentiel dans sa santé mentale. L’artiste japonaise, célèbre pour ses installations immersives et ses motifs de pois, dessine depuis l’enfance pour tenter de transformer les hallucinations visuelles dont elle souffre en matière artistique.
Tracey Emin a elle aussi fait de la vulnérabilité et de l’expérience intime le cœur de son travail. Dans plusieurs entretiens, elle explique utiliser l’art pour raconter des souvenirs douloureux, des fragilités et des formes de violence ou de solitude, transformant l’expérience personnelle en espace d’expression universel.
Plus récemment encore, de nombreux artistes ont évoqué le rôle de la création pendant les périodes de confinement liées au COVID-19 : dessiner, écrire, peindre ou fabriquer devenaient alors des moyens de structurer le temps, de maintenir un équilibre émotionnel ou simplement de continuer à avancer.
L’art-thérapie : quand la création devient un outil d’accompagnement
Utilisée aujourd’hui dans des hôpitaux, des centres spécialisés, des écoles ou des accompagnements psychologiques, l’art-thérapie repose sur l’idée que la création peut faciliter l’expression émotionnelle et la reconstruction personnelle.
Pour de nombreux art-thérapeutes, certaines émotions difficiles passent plus facilement par une image, une couleur, une matière ou une forme que par le langage lui-même.
Sans remplacer un accompagnement médical ou psychologique, les pratiques créatives deviennent alors un support complémentaire pour retrouver une forme d’équilibre.
